Le Traversier, Revue Littéraire
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Premier prix du Concours 2017

Texte proposé par Bernard Marsigny

La Hulotte

- Ecoute ma vieille, commença le Maire, maintenant il faut arrêter tes conneries. On m’a encore signalé que certaines plaques mortuaires avaient été endommagées. Tu vois à qui je pense ?

La « vieille », à laquelle le Maire vient de s’adresser, n’est autre que Mademoiselle Valentine Hulot, communément appelée « la Hulotte » ou « la Chouette ». Cette jeune fille prolongée avait même, un temps, été jeune, mais n’avait pas trouvé chaussure à son pied. Ce qui faisait dire à certains humoristes du village que les chaussures ont parfois du bon sens. Elle avait fêté la Saint-Valentin avec les autres, mais aucun Valentin n’avait, hélas, répondu à ses appels. Depuis cette époque elle avait donc entrepris avec succès une très belle carrière de célibataire résignée.

- C’est parfaitement faux, répondit Valentine, je n’endommage jamais rien. Je me contente d’écrire au dos de la plaque, c’est tout. Ce n’est pas un crime que je sache ?
- Et tu crois qu’écrire même au dos d’une plaque : « à mon amant, signé Gisèle. » va être apprécié de la famille du défunt ? Tu imagines la scène ?
- Je ne fais rien de mal, je rétablis simplement une vérité que tout le monde connaît très bien. De même lorsque j’ai complété la plaque de la Germaine Mouchet par un : « à ma tendre maîtresse, signé Louis » tout le village savait bien de qui je voulais parler. Il y avait assez longtemps qu’ils couchaient ensemble ces deux-là. Ce n’était plus un mystère.
- Ma pauvre Valentine ! Tu ne changeras donc jamais ? Tu ne pourrais pas te trouver d’autres petits plaisirs simples qui ne soient pas répréhensibles par la loi ?
- Quoi par exemple ?
- Mais je ne sais pas moi, la philatélie… le macramé… les mots croisés… l’alcool… !
- L’alcool j’ai essayé, j’ai été trop malade pour recommencer. Et puis je vais te dire, j’aime bien mes petites plaques mortuaires. Depuis le temps je m’y suis habituée. C’est un plaisir tranquille, innocent, gratuit, sans cesse renouvelé par de nouveaux arrivants. Un feutre noir, un peu d’inspiration, et hop, ma journée s’illumine. Je ne fais rien de mal, non ?
- Non, certes ! Seulement à chaque fois je suis obligé de dire au cantonnier d’aller effacer ce que tu as écrit. C’est pénible !!! Et puis pourrais-tu m’expliquer comment t’est venue cette manie de t’en prendre aux plaques mortuaires ?
- Très simplement. Tous les jours je vais sur la tombe des parents et ensuite j’aime bien faire mon petit tour dans le cimetière. C’est calme, fleuri, reposant. Au fil de mes promenades j’observe, je note, je m’intéresse, j’enregistre. J’ai pu ainsi établir le palmarès de la formule la plus communément choisie pour figurer sur la plaque-souvenir. Largement en tête on trouve l’indémodable « le temps passe, le souvenir reste », suivi de près par « ton étoile brillera toujours dans le ciel ». Là, c’est déjà du haut de gamme. Mais certains attristés, sans doute plus cultivés que les autres, investissent dans la poésie pure et font graver à grands frais cette suave supplique : « Lorsque tu voleras près de cette tombe, Fauvette, chante ta plus belle chanson ». Avec une envolée pareille on atteint au sublime. Ronsard, Musset, Hugo sont loin derrière et font figure de débutants. La poésie mortuaire a vraiment de beaux jours devant elle. J’espère que les auteurs de telles fadaises touchent au moins des droits. Ils le méritent amplement !
- Et c’est cela qui t’énerve ? demanda le Maire.
- Ce qui m’agace au plus haut point c’est surtout l’accumulation sur certaines tombes de toutes ces plaques additionnelles qui vantent d’une même voix les vertus du cher disparu. Sur celle de l’Antoine Meunier, par exemple, tous s’y sont mis, les chasseurs, les boulistes, les anciens d’Algérie, les amis de la S.N.C.F. Tous rappellent au monde entier combien le fraîchement enterré était un type exceptionnel, alors que dans la vie courante tous s’accordaient à dire que c’était un parfait connard. Comme quoi, il fait bon être mort. On gagne d’un coup beaucoup en considération. Et cela pour l’éternité. Ce qui est tout de même pas mal.
- Et alors ?
- Alors un jour j’en ai eu marre de toute cette hypocrisie post-mortem. J’ai décidé de faire le ménage. De donner un grand coup de balai, de rétablir la vérité. De me faire enfin plaisir. Et j’ai opté pour la discrétion en choisissant pour mes écrits l’envers du décor. Pour commencer, je me suis intéressée à la tombe de Lucien Lefort bien connu pour n’avoir jamais rien fait de ses dix doigts. Au dos de l’une des plaques qui encombraient sa dernière demeure j’ai marqué :
« Celui-là, c’est pas le travail qui l’a tué ! ». Puis je suis passée à côté, chez le Robert Laforêt dont une plaque affirmait : « ton souvenir restera toujours » . J’ai bien réfléchi avant de trouver la formule adéquate. J’ai rajouté : « ça, j’en doute ! ». Voilà comment tout à commencé. Et lorsque Gaston Leroux est mort je n’ai pas manqué l’occasion de lui rendre visite. Il a eu droit à un très spontané : « C’est pas trop tôt ! ». Il faut dire qu’entre nous il y avait depuis longtemps un sérieux contentieux.

Le Maire regarda sa vieille copine d’enfance avec beaucoup de tendresse.
- Dis-moi, Valentine, je voudrais savoir quelque chose.
- Dis toujours , mon grand , on verra bien !
- Si, par inadvertance, il m’arrivait de mourir avant toi, aurais-tu l’intention d’écrire quelque chose à mon propos, comme tu l’as fait pour les autres ? J’imagine que les plaques mortuaires ne manqueront pas pour rendre hommage au Maire dévoué et constamment réélu que j’ai toujours été. Tu auras donc le choix.
- Toi, c’est pas pareil. On se connaît depuis l’école. Je n’oublie pas que c’est toi qui me faisais mes problèmes. Tu auras droit à quelque chose de très gentil.
- Tu peux m’en dire un peu plus ?
- Mon cher, compte tenu de ta vie sentimentale passablement débridée et compte tenu aussi de tes nombreuses conquêtes passées, présentes et encore à venir, je pense que j’écrirai quelque chose qui résume assez bien le bonhomme.
- Comme quoi, par exemple ?
- Eh bien, à coté du traditionnel : « Ici repose Maurice Lelièvre, » j’ajouterai simplement : « chaud lapin ». Ça t’ira ?
- Parfait ! Je ne pouvais espérer mieux de ta part, ma chère Valentine. Mais il faudra cette fois prévenir le cantonnier de ne pas effacer cette belle formule qui me va droit au cœur.
Il y eut entre eux un long silence de connivence.
- Bien, revenons-en maintenant à ce qui nous occupe. Je crois qu’il est grand temps que tu arrêtes tes activités d’écrivain. Je pense que tes petits plaisirs coupables ont assez duré. Il faut savoir y mettre un terme en douceur. Pourrais-tu me promettre de ne plus recommencer et de laisser les belles plaques mortuaires de notre cimetière dans leur état d’origine ?
- Je te le promets. D’ailleurs je ne peux pas faire autrement, je vais être obligée de m’arrêter.
- Comment cela obligée ?
- La mère Maret n’a plus un seul gros feutre noir à vendre dans toute sa boutique. Depuis le temps je lui ai épuisé tout son stock et elle n’a pas pensé à le renouveler, cette gourde. Que veux-tu que je fasse sans gros feutre noir ? Je ne vais pas écrire au crayon !
- Comme quoi tout peut arriver ! Plus de feutre noir, plus d’écrits vengeurs de ta part.
- Mais oui, rassure-toi, mon cher Maurice, bientôt on n’en parlera plus.
- Comment ça bientôt ?
- Oui, j’ai encore un petit truc marrant à terminer pour la tombe du vieux Lucien Merle.
T’aurais pas un gros feutre noir à me prêter ? Le mien, le tout dernier, est presque à sec !

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