Le Traversier, Revue Littéraire
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Deuxiéme prix du Concours 2016

Texte proposé par Bernard Marsigny

Joyeuses condoléances

C’est Martine qui m’avait mis l’annonce sous le nez pendant que je regardais le foot à la télé.
- Tiens, c’est pour toi, elle a dit, si tu pouvais t’arracher un peu. Je te signale qu’on va avoir besoin d’argent avant longtemps.
C’est sûr qu’avec le mouflet qui se prépare, il va falloir gérer finement les fins de mois.
L’annonce disait : « travail facile, bien rémunéré, formation assurée, embauche immédiate ».
Tel que c’était écrit, c’était vraiment un truc pour moi. Si ça paye, pourquoi pas ? En plus aucun diplôme n’était exigé. Ce qui m’arrangeait, parce que les diplômes, c’est pas ce qui encombre le plus mes étagères.

Je me suis donc présenté à l’adresse indiquée. Le patron m’a regardé longuement, m’a expliqué qu’il s’agissait surtout de « portage ». Il m’a dit aussi que si je voulais le job, j’avais intérêt à changer impérativement de look. En termes clairs je dois être sapé nickel pour plaire à sa clientèle. Pour la suite, on verra…
Je l’aurais bien envoyé se faire foutre, mais j’ai rien osé dire. Ce boulot il me le faut. Je suis prêt à tout, même à me déguiser. Tout ça, parce que Martine a oublié de prendre sa pilule !

J’ai donc filé chez mon père. C’est-à-dire que je l’ai d’abord récupéré chez « Marinette », le bistrot en face de la poste. Depuis qu’il est veuf, c’est son quartier général. Je l’ai chopé entre le petit Mâcon blanc du matin et l’apéro précoce de 11 heures et l’ai ramené en équilibre instable sur la mob jusqu’à chez lui. On ne peut pas dire qu’il était ravi de me voir. Depuis des années je joue les météores. Il devait penser que je venais une fois de plus le taper de quelques centaines d’euros pour terminer le mois. Alors quand il a su que je venais simplement lui emprunter son costard noir, il a été comme soulagé.
- Mais tu prends tout ce que tu veux, il a dit.
Pour que je parte plus vite, il m’aurait, pour un peu, donné toutes ses fringues.
J’ai donc essayé le costard paternel. Depuis le temps qu’il est dans l’armoire, il sent un peu le renfermé, mais en l’aérant bien, ça pourra aller. J’en ai profité pour lui piquer sa cravate noire. Avec la dernière chemise blanche qui me reste et en cirant un peu mes pompes, ça devrait le faire.
Je me suis regardé dans la glace :
- Putain ! j’ai dit, il y a encore du boulot !
À la maison, la transformation du bonhomme a continué. Le gros problème, c’est ma crête de vingt centimètres de haut qui tient toute droite sur mon crâne, bien raide avec du gel. J’en suis fier. J’y tiens à ma crête. De tous les copains c’est moi qui ai la plus impressionnante, surtout qu’elle est teintée rouge et verte en dégradé. Je la soigne, c’est l’œuvre de Martine qui est coiffeuse-apprentie-stagiaire. L’ennui c’est que, même mouillée, elle refuse de se plaquer d’un côté ou de l’autre de mon crâne. Ça va être chaud. Je n’arrive pas à faire aussi « civilisé » que souhaité.
On a tout essayé.
- Faut tout raser, a dit Martine, sinon on s’en sortira pas.
Elle m’a tondu.
Ça m’a fait drôle.
Avec le crâne rasé j’ai tout l’air d’un nazi. Ça devrait plaire au patron. Après j’ai enlevé les piercings que j’ai aux oreilles, aux narines et aux arcades. Pour mes tatouages pas de problème. Avec la chemise à manches longues on ne voit rien.
Martine a trouvé que j’étais pas mal du tout en costard noir et que j’allais même faire un papa très convenable !

En me voyant, le Patron a fait la moue et a dit que pour cette fois ça pourrait aller, vu qu’il n’avait personne d’autre sous la main. Les trois autres avec lesquels je vais bosser, sont habillés eux aussi en lugubres. On a fait connaissance. Léon, le plus vieux, a déjà vingt ans de boîte. C’est lui qui m’a pris en charge :
- Tu fais exactement comme nous. Tu regardes et tu imites. Et surtout au moment de déposer le cercueil au fond, tu tiens bien la corde, pour qu’on puisse le descendre en douceur. T’as compris ?
Évidemment que j’ai compris ! Même si sans ma crête j’ai l’air d’un dégénéré, j’ai le cerveau qui fonctionne encore.
Joseph, l’autre collègue, a confirmé que c’était un boulot sympa, que ça nourrissait relativement bien son homme ( ça se voit !), que les pourboires amélioraient bien les choses et qu’en cette saison, ce n’était pas « la morte saison » ! C’était de l’humour. Ils se sont marrés. Ils savent rire dans la profession ! Le troisième larron lui n’a rien dit. Il comprend à peine trois mots de français. Il doit être Tchèque ou Hongrois ou un truc comme ça. Il marche au geste pas à la voix, mais ça fonctionne. Voilà, c’est tout. Ma formation est terminée.

À 10 h on a amené le colis à l’endroit prévu. Il y avait foule. C’était le patron le chef d’orchestre. Il m’avait mis à l’arrière gauche. Normal je débute, ce n’est pas à moi de donner le tempo. Je me suis concentré. Mon avenir professionnel en dépendait. C’était impressionnant tout ce monde. Pour ma mère on était une petite dizaine tout au plus. C’était plus intime. J’ai pensé à elle. Elle aurait été fière de me voir porter le mort avec autant de dignité. On a déposé la caisse au milieu des fleurs. Le patron était superbe de gravité. On avait l’impression qu’il venait de perdre d’un coup toute sa famille dans un accident, mais qu’il dominait bien sa douleur. La classe ! On pouvait croire qu’il faisait partie de la famille du défunt. Chapeau ! Il n’y a pas à dire, un pro de la tristesse ça ne s’invente pas d’un coup de baguette magique.
La cérémonie a commencé. Nous, on a attendu dans le fourgon.

Et puis ce fut le cimetière. On avait presque fini. On attendait plus que le signal pour descendre le bonhomme dans son trou. Mais il a fallu qu’un gugusse fasse encore un dernier petit discours et qu’il commence en disant :
- Mon cher Gaston Rabichon… »

En entendant ce nom, j’ai cru rêver.
Ça a fait méchamment tilt !
C’était à n’y pas croire : Gaston Rabichon !!! C’était Gaston dit « Gaston le rat », dit « Gaston la chopine » et aussi « Gaston la salope », cette vieille connaissance qui n’avait jamais pu me blairer et qui m’avait pourri la vie pendant deux ans jusqu’à me faire queuter mon C.A.P ! Si j’ai aucun diplôme, c’est bien de sa faute.
« Et c’est toi, mon cher Gaston que nous inhumons aujourd’hui dans la plus profonde douleur ! » a dit l’orateur.
Tu parles ! Et c’est moi qui suis chargé de le mettre dans le trou, ce salopard. Un comble !
Ah bonjour les coïncidences !!!
Tout est remonté d’un coup en surface : les vexations… les brimades… les menaces… les sous-entendus à la con… ses sourires de vieux vicieux… et tout le reste…
Alors, je sais pas ce qui s’est passé, mais j’ai bêtement échappé la corde qui retenait le cercueil. Rabichon Gaston a basculé d’un coup, direct au fond du trou, presque à la verticale. Atterrissage brutal ! Je l’ai imaginé dans sa boîte, la tête en bas. A tous les coups il me balançait son traditionnel : « Ça ne m’étonne pas de vous, mon pauvre Julien, vous ne serez jamais qu’un incapable, un bon à rien, un inutile, un raté… etc. etc… » Et moi, je lui répondais aussi sec : « Oui M’sieur et moi je vous emmerde : et en plus je vous dis : joyeuses condoléances !!!… ».

Sur ce, j’ai pas pu faire autrement, j’ai éclaté de rire et me suis marré comme une baleine…à pas pouvoir m’arrêter…


J’ai pas été reconduit dans mes fonctions.
J’ai pas été payé.
Mais j’ai pas regretté !


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